lundi 28 janvier 2008

Le Gardien du feu




LE GARDIEN DU FEU

Aoun serra autour de son cou le col de la vieille peau d’ours tellement usée qu’elle laissait passer le vent ; Il se pencha vers le brasier sur lequel il souffla pour ranimer les braises puis, après s’être redressé, fixa longuement l’immense glacier aux reflets bleutés dont la paroi frontale vomissait lentement un flot de galets cariés.

Le vent descendait de la montagne, glacé déjà d’avoir sucer le lait des sommets, et glissait le long du glacier où son souffle puisait les aiguilles qui transperçaient les os.

En contre-bas le torrent charriait d’énormes glaçons dans ses eaux limpides et s’écoulait puissamment, au milieu de tourbillons violents, à travers l’immense plaine pierreuse où pousse une herbe rase. Plus loin, beaucoup plus loin, par delà la grande plaine, au-delà de ce que les yeux fatigués d’Aoun pouvait voir, se trouvait la grande forêt aux arbres pointus dont les aiguilles piquaient la peau lorsque Aoun s’y frottait.

Aoun savait que les hommes étaient là bas, ils y étaient depuis longtemps déjà, depuis trop longtemps pensait Aoun, car la grosse boule de feu avait traversé le ciel autant de fois qu’il y avait de doigts dans une main. Ce n’était pas bon signe.

Aoun se tenait seul à l’entrée de la grotte car les femmes aussi étaient parties ; Elles s’en sont allé dès que la boule de feu est apparue au-dessus du sommet de la montagne noyant d’ombres mouvantes la vallée où grondait le torrent.

Ce n’était pas souvent que les femmes quittaient seules le campement, il fallait pour cela un évènement extraordinaire, un événement qui mettrait en péril la survie du clan. Aussi lorsque le sang du feu se mit à manquer les femmes durent-elles se résigner à descendre dans la plaine ramasser le précieux trésor. C’est Aoun qui leur donna l ‘ordre d’y aller, car si le feu mourait, Aoun aussi mourrait car c’est lui le gardien du feu et Ictam le tuera. Et puis les autres aussi finiront par mourir : Rham qui connaît les esprits et qui leur parle, Nekalia aux yeux de braise et Amvira aux longues jambes de gazelle mourront aussi ; Et Ictam ! Ictam le grand chasseur ! Lui aussi aura le corps tout refroidi.

Déjà tous les enfants étaient morts et tous les vieillards. Aoun lui vit encore, trop résistant pour mourir, trop faible pour la chasse. Depuis plus de lunes qu’il n’aurait su le dire Aoun était devenu le gardien du feu. Un jour, alors que les hommes s’apprêtaient à partir chasser et qu Aoun s’était joint à eux, sa longue lance avec sa pierre tranchante collée à son ventre, Ictam l’avait repoussé durement et de la main lui avait montré le foyer où rougeoyaient les braises et le cœur d’Aoun se mit à saigner. Depuis ce temps il demeure accroupi auprès du feu tandis que les autres partent en criant chercher la nourriture.

Cela a l’air de rien de veiller sur l’esprit du feu, mais cela n’est pas rien. On ne place jamais le feu au fond de la grotte à cause de la fumée qui noircit les peintures sacrées et brûle le cœur des hommes. Le feu, c’est à l’entrée de la caverne qu’on le pose, là où le vent des sommets perce les os et passe parfois avec tant de violence qu’on entend hurler la montagne. On l’entend hurler comme hurlait Almira quand le fruit de son ventre refusait de sortir et qu’elle se tordit sur le sol pendant trois lunes avant que son souffle ne s’éteigne. C’était au temps où le torrent se durcit, un temps où depuis plusieurs lunes déjà la nourriture manquait. Le ciel déversait nuit et jour la poudre blanche de la mort qui recouvrait le sol empêchant les hommes de chasser.

Almira portait en elle l’espoir de la tribu car mûrissait dans son ventre le petit de l’homme, celui que tout le monde attendait car une tribu sans enfant est une tribu est qui va disparaître, et la tribu d’Aoun avait déjà perdu tous ses enfants quand Almira mourut à son tour avant d’avoir pu mettre bas. Le ventre des hommes était à ce point creux et les forces les avaient à ce point abandonnés qu’ils se résolurent à manger Almira et le fruit de son ventre. C’était ainsi, il en avait toujours été ainsi ; en période de famine on mangeait les morts, parfois même il arrivait qu’on achève les vieillards les plus faibles pour les dévorer.

Aoun le sait, s’il laisse s’enfuir l’esprit du feu, si les hommes ne ramènent rien de la chasse, il sera tué à son tour et sera dévorer par les siens. C’est ainsi ! Oui ! Mais il trouve ça injuste. Pourquoi le punir lui et épargner Ictam, le responsable de la chasse ? Jamais, au cours de sa longue existence, Aoun n’a vu un gardien de la chasse mis à mort pour n’avoir pas ramener de gibier, mais il a vu plusieurs gardiens du feu mourir de ne pas avoir su retenir l’esprit du feu.

Aoun fut, autrefois, un grand gardien de la chasse, respecté de tous. Aujourd’hui qu’il avait traversé trop de lunes on ne le respectait plus, on le confinait auprès des femmes, comme un petit d’homme, et il en souffrait.

Le vent soufflait trop fort et tout le sang du feu s’en allait et bientôt son esprit aussi s’en retournerait chez les anciens et Aoun serait mangé. Il fallut se résoudre à envoyer les femmes chercher dans la plaine le sang du feu. Aoun est inquiet car les femmes ne reviennent pas et le feu se meurt. Il s’est assis contre le vent pour protéger le foyer ; avec un vieil os de bison trouvé sur le sol il trace sur la terre l’esprit du feu pour le maintenir en vie, et les silhouettes des femmes pour que la cueillette soit bonne et que l’esprit de la terre les protège des attaques de l’ours et des autres tribus qui parfois rodent à la recherche du feu ou de la nourriture.

Esprit du feu, esprit de la terre, esprits de la chasse, esprits des anciens : les esprits ne sont pas toujours favorables, Aoun en avait fait plusieurs fois la triste expérience ; mais sans eux rien ne se faisait et l’esprit de la Mort, le Grand et terrible Esprit de la mort, alors triomphait de la force des hommes.

Depuis qu’il était gardien du feu Aoun pensait souvent à l’esprit de la mort et il avait peur. Peur de ce froid si froid qu’il raidissait le corps, le rendait immobile, les yeux grands ouverts et qui semblait ne plus rien voir. Aoun n’était pas certain que cela devait arriver ; il y avait peut être un moyen d’y échapper, si les femmes par exemple ramenaient le sang du feu avant que celui ci se soit enfui et si Ictam et les chasseurs ramenaient un ours ou un bison. Alors oui, pour Aoun l’esprit de la mort s’éloignerait de la grotte, mais il se disait aussi qu’il reviendrait, il reviendrait quand les hommes auraient faim, quand l’esprit du feu serait mort ayant perdu tout son sang.

Il se demandait comment l’esprit de la mort se manifesterait et aujourd’hui encore , devant les braises qui s’amenuisent, il se demande comment il le reconnaîtra.

Rahm qui est le gardien des esprits, ceux de la chasse et de la cueillette, mais aussi celui de la femelle pleine, celui du vent et celui de la pluie, Rahm le grand sorcier que chacun redoute et admire à la fois, Rahm n’a aucun pouvoir contre l’esprit de la mort. Ni ses cris, ni ses danses sacrées, n’y font quoique se soit. Il a renoncé depuis bien longtemps à tracer l’esprit de la mort sur la paroi de la grotte, là où bisons, gazelles, ours et chasseurs, dans l’obscurité du fond de la caverne, s’animent à la lueur vacillante des torches quand les hommes se réunissent avant la chasse pour la grande cérémonie des esprits.

Aoun retourne entre ses doigts le vieil os de bison et, à l’aide d’un petit éclat de pierre entreprend de vider la terre qui s’était tassée à l’intérieur là où jadis se trouvait la moelle, morceau de choix réservé au maître de la chasse.

Une fois vide, Aoun y colle son œil droit. Cela est drôle ; on y voit deux choses à la fois différentes et identiques. Il se lève, s’approche du rebord de la grotte et, debout sur le bord de la falaise, il observe en contre-bas la plaine où s’ébroue le torrent. Un instant il ferme l’œil gauche et d’un coup il n’y a plus qu’une seule plaine. Il ouvre l’œil gauche et de nouveau il y a deux plaines : l’une dans l’œil droit qui semble rétrécie à travers l’os, et l’autre dans l’œil gauche, beaucoup plus grande mais, semble-t-il moins précise. Quand il ferme l’œil gauche la plaine, pourtant si vaste, apparaît si petite dans l’orifice de l’os qu’il lui paraît qu’elle pourrait tenir dans sa main. Aoun demeure ainsi un moment à contempler cette plaine rétrécie et finit par ne plus trouver d’intérêt à cette vision étroite des choses.

De retour auprès du foyer il tourne et retourne entre ses doigts cet os qui possède le pouvoir de rapetisser la plaine et il se dit que l’esprit de la mort qui rétrécit les corps et les fait disparaître à tout jamais doit être pareil à cet os et que, s’il continue à regarder à travers lui, il va finir par attirer l’esprit de la mort. Il dépose alors délicatement l’os sur la terre et en détourne aussitôt son regard. Il faut toujours être respectueux envers les esprits, sinon ils se fâchent. Mais a-t-il été bien respectueux envers celui ci ? Il jette un regard à la dérobée. Il n’ose plus le toucher et pourtant il ne peut pas le laisser ainsi par terre à l’entrée de la grotte où tout un chacun pourrait le piétiner et alors c’est lui, Aoun, que l’esprit de la mort rendrait responsable. Bien sûr il lui fallait bien admettre que cet os devait se trouver là depuis beaucoup de lune car il y a beaucoup de lunes qu’on n’a pas vu le moindre morceau de viande. Alors certainement cet os avait été piétiné plus d’une fois et c’est pour cela que l’esprit de la mort s’était abattu sur Almira.

Mais peu-être aussi que l’esprit de la mort ne s’y trouvait pas encore, peut-être que c’est Aoun, en ôtant la terre et en jetant son œil dans le trou qui y a introduit l’esprit de la mort. Et maintenant l’esprit est là et c’est Aoun qui en est responsable.

Il réfléchit un long temps avant de trouver ce qu’il convenait de faire. Puisqu’il a attiré l’esprit de la mort dans cet os qui le retient prisonnier, il faut le libérer. En tremblant il saisit l’os, le porte à ses lèvres et souffle ; Il souffle de toutes ses forces jusqu’à ce que sa poitrine s’enflamme. Il entend un long sifflement lugubre, s’étirant dans l’air comme une plainte aiguë. C’est l’esprit de la mort qui s’enfuit là-bas au-delà de la plaine par-dessus le torrent.

Alors Aoun perçoit des cris et des rires : Se sont les femmes qui arrivent, les bras chargés du sang de feu, preuve, s’il en était besoin, que l’esprit de la mort s’en été allé.

Tandis que les femmes se chamaillent en riant autour de lui, Aoun tente en vain de ranimer le feu, mais le feu ne reprend pas vie. Il se dit alors que l’esprit de la mort est revenu et que cette fois c’est lui qu’il vient chercher. Alors, le cœur plein de colère, il prend l’os à deux mains, le porte à la bouche, et souffle sur le feu ; Il souffle, il souffle, Il souffle jusqu’à ce que dans ses yeux apparaissent les étoiles et l’esprit de la mort fait résonner sa plainte lugubre au-dessus de la plaine. Les femmes intriguées accourent, médusée de voir le vieil homme, à genoux devant le foyer, faire chanter l’esprit de l’os tandis que l’esprit du feu commence à s’élever dans l’air.

Les hommes alors, lourdement chargés de carcasses de cerfs, de bisons et de chevreuils, commencent à gravir la côte et l’on entend de loin leurs cris, leurs rires et leurs grognements de joie.

Les femmes se précipitent vers les chasseurs et leur expliquent, dans un brouhaha confus, comment Aoun avait maîtrisé l’esprit de l’os pour le faire chanter et pour ranimer le feu qui s’était éteint. Ictam et Rham doivent convenir que jamais, non ! Jamais l’esprit du feu n’avait été aussi vaillant.

Comme la chasse a été bonne et la nourriture abondante, comme a été reconnu par Rham et par Ictam qu’Aoun avait le pouvoir sur l’esprit de l’os, on lui donna ce soir les meilleurs morceaux. Par prudence Aoun évita néanmoins de manger la moelle car il savait, lui le vieux gardien du feu, que dans le creux de l’os se nichait l’esprit de la mort qui rétrécissait le monde.

* *

*

Post-scriptum d’Aoun : L’esprit de la mort est caché partout et bien fou qui pensera l’avoir apprivoisé.

lundi 21 janvier 2008


Chapitre I

Moi j’étais au courant de rien ; De presque rien. Ce que je savais je l’avais appris par les journaux :

« Mary PICKFORD, la fille du magnat de la presse anglaise a disparu lors d’une croisière en bateau avec son compagnon. Son père, veuf depuis dix ans et dont elle était la fille unique est sans nouvelle depuis trois semaines. Alertés, les services de gendarmerie ont entrepris, avec le concours des affaires maritimes, d’écumer la côte depuis Port Maria dans l’îlot de Malestroit où le couple a été aperçu pour la dernière fois jusqu’à l’Aber Wrach qui était leur destination suivante. Mais nous sommes toujours, au moment où nous imprimons le journal, sans nouvelle du voilier qui semble avoir disparu corps et bien. Le commandant de la brigade de recherche de la Gendarmerie de Brest nous a déclarés…….. »

Ce qui m’avait frappé c’est la dernière escale connue avant la disparition du couple : Port Maria ; un îlot à quelques encablures de la côte que je peux apercevoir à la jumelle depuis la terrasse de la villa.

La villa, je la squatte depuis début Mars. Après huit mois de chomdu j’en ai eu ma claque de galérer en ville avec pour seul horizon les murs gris de l’A.N.P.E. et des A.S.S.E.D.I.C., je voulais changer d’air et j’avais repéré cette villa bâtie au sommet d’une falaise face à la mer et située à l’écart du village et des autres habitations. Elle est ceinte d’une haute haie de troènes sur trois côtés, le quatrième faisant face à la mer que le jardin domine d’une centaine de mètres. Un escalier rudimentaire et pentu taillé à même la roche donne accès à la grève. Une fois entrée dans la propriété on se trouve à l’abri des regards indiscrets.

Je sors que très rarement pendant la journée, seulement lorsque cela s’avère nécessaire une fois la semaine pour me rendre au village voisin faire des courses et acheter le journal. Tôt le matin et le soir au soleil couchant je descends me promener sur la grève ; Le reste du temps je le passe à flemmarder allongé dans un transat sur la terrasse quand il fait beau, dans un fauteuil relax à l’intérieur quand il pleut ou quand il vente, ce qui est le cas depuis trois jours à l’approche des marées d’équinoxe. Je bouquine beaucoup ; il y a des tas de bouquins dans la turne. En fait je suis le roi du pétrole et j’ai fini par oublier les galères du chomdu. Ici je suis pénard, personne ne vient m’emmerder. Cette piaule doit appartenir à des bourges parigots qui viennent y passer les vacances d’été. Quand je suis arrivé ça sentait le renfermé et il y avait des housses sur tous les fauteuils. Je peux rester ici jusqu’en juillet, je suis certain que personne ne viendra avant les vacances.

Malgré la tempête je m’astreins à faire chaque matin et chaque soir ma promenade. En ce moment ça souffle fort ; A la radio ils ont annoncé un avis de coup de vent de force neuf ce qui donne des vents de plus de cent kilomètres heure. Ce matin j’ai été douché et mon ciré était encore trempé quand à vingt heures j’ai enfilé les bottes que j’ai trouvées dans la remise ; Elles sont un peu trop grandes pour moi mais elles montent haut et me protègent bien de la pluie. le ciel était bas, les nuages passaient à une vitesse affolante et il faisait déjà presque nuit

Le vent soufflait par rafales et poussait sur la plage des rouleaux écumants qui venaient s’écraser dans un bruit retentissant. Le sable était couvert de goémon arraché aux grands fonds par la tempête et d’un tas de détritus que l’Océan a déposé un peu partout sans se soucier des conséquences.

J’avançais courbé en deux, luttant contre le vent et les embruns ont tout de suite brouillé mes lunettes ; je n’y voyais presque plus dans cette demi-obscurité.

Au large je devinais plus que je ne les apercevais les éclats rouges du phare de Malestroit qui signale les hauts fonds entre l’îlot et la côte. Avec ce temps de chien il n’y avait personne sur la grève et malgré le froid je continuais de marcher dans un sable mouillé qui collait aux bottes et rendait la progression pénible. J’avais parcouru environ les deux tiers de la plage quand je l’aperçu à quelques pas devant moi. Je n’avais rien distingué auparavant car avec cette pluie et ce vent je marchais la plupart du temps la tête baissée. Il n’est pas rare que s’échouent par ici des billes de bois ou des cétacés blessés dans les filets des pélagiques. Je m’approchais mais ne distinguais rien de précis car le varech avait tout recouvert et ce n’est qu’après avoir retiré une partie du goémon que je pus apercevoir le visage. Ca n ‘était pas beau à voir : c’était bouffi, couleur lie de vin et les orbites vides et purulents me fixaient comme deux portes béantes ouvertes sur l’enfer. L’effroi me cloua sur place, je ne savais plus si c’était de peur ou de froid que je tremblais et puis c’est venu d’un coup, ça remontait du fond des tripes. J’ai vomi un bon paquet de bile sur le sable. Je savais que je ne pouvais pas rester indéfiniment à contempler le cadavre mais mes jambes flageolaient et je suis resté scotché là comme un con. Je n’avais aucune notion du temps qui passait et je ne sais pas combien de temps je suis resté ainsi auprès du corps. Quand j’ai enfin réalisé ce qui se passait j’ai poussé un grand cri et je suis parti en courant vers la villa. J’ai gravi quatre à quatre l’escalier de roche et suis arrivé essoufflé sur la terrasse. Après avoir essuyé mes lunettes j’ai jeté un coup d’œil en direction du cadavre. Il y avait une silhouette là bas auprès du corps. Mais était-ce une silhouette ? Il faisait sombre et le soir tombant rendait les formes incertaines ; Mon imagination faisait le reste. Peut être n’était-ce qu’un gros goéland ou simplement un effet de mon imagination exacerbée par la découverte que je venais de faire.

Voilà où j’en suis. Je n’ai pas pu dîner ce soir ; je ne peux pas lire non plus, je suis trop énervé. Je ne peux pas m’empêcher d’aller sur la terrasse bien que la nuit soit tombée et que l’on ne distingue plus rien hors mis les éclats du phare de Malestroit. Y avait-il vraiment quelqu’un sur la plage près du cadavre ? Ai-je rêvé ? Je ne sais plus ! Ce qui est certain en tout cas c’est que je ne vais plus pouvoir rester ici. Dès que le corps aura été découvert la poulaille va grouiller partout comme à Houdan un jour de foire. Je ne vais même pas pouvoir attendre demain avant de déguerpir. La villa est la seule dans le secteur et domine la plage ; c’est le premier endroit où vont venir les flics. Je n’ai plus qu’à faire mes bagages et à me tirer d’ici au plus vite. Merde ! Quelle poisse !

J’ai pris un torchon dans la cuisine et j’ai commencé à effacer mes empreintes. Au bout d’une demi-heure je me suis rendu compte de l’inanité de mon geste. Des empreintes j’en ai laissé partout et c’est complètement irréaliste de vouloir les faire toutes disparaître. J’y arriverai jamais, de plus je n’ai encore jamais eu de démêlé avec la justice, donc les poulets ne possèdent pas mes empreintes et ne pourront par conséquent pas faire de rapprochement. J’ai laissé tomber le torchon, j’ai bouclé mon paquetage dans mon sac à dos et je suis sorti.

La pluie a cessé et les nuages, moins denses et chassés par le vent, laissent apparaître par instant un clair de lune qui illumine la campagne. Je suis parti à l’opposé du village, je ne veux pas prendre le risque d’être repéré. Par ce chemin il va me falloir plusieurs heures avant d’atteindre une gare, mais c’est la solution la plus sûre.

Ca fait plus d’une heure que je marche sans avoir vue âme qui vive. Je ne cesse de penser au cadavre : depuis quand est-il sur la plage ? Il a fait si mauvais ces temps ci que je ne suis pas allé au bout de la grève depuis trois jours. Vu l’état dans lequel il se trouve le corps est peut-être là depuis un bout de temps déjà et personne ne l’a repéré. Par le temps qu’il fait y a pas bésef de monde à arpenter la grève; De plus le goémon recouvrait le corps, il a très bien pu passer inaperçu. J’ai peut être eut tort de foutre le camp si vite en pleine nuit. D’un autre côté si quelqu’un le découvre demain il vaut mieux que je sois loin : Comment expliquer ma présence à la villa ?

J’en suis là de mes réflexion lorsque j’entends le ronronnement d’un moteur assez loin derrière moi. Au bruit je comprends que la voiture roule au ralenti. Ce n’est pas le moment de me faire repérer ; j’attends un peu et je me planque dans le fossé dès que j’aperçois la lueur des phares. Une grosse berline de couleur sombre passe à faible allure. Je la laisse s’éloigner avant de reprendre mon chemin. Le bruit du moteur s’estompe dans la nuit et le calme revient. Je continue de marcher en réfléchissant à la situation. J’ai encore un bon bout de chemin avant d’atteindre le chef lieu de canton où se trouve la gare, en espérant que je ne me paume pas sur ces routes de campagne. Quelque part j’entends l’ululement d’une chouette et la lune au même moment me fait un petit clin d’œil entre deux nuages. Je marche encore environ une heure. La pluie a totalement cessé et le vent est tombé. Au ciel les étoiles brillent et la lune éclabousse la campagne. Soudain j’aperçois, dissimulée dans un sous-bois, la masse sombre d’une voiture. Il me semble qu’il s’agit de la voiture qui est passée tout à l’heure. Peut être des amoureux en train de faire leur affaire. C’est sans doute pour cela qu’ils roulaient doucement : ils cherchaient un coin pénard pour garer leur caisse. Il est trop tard pour faire demi tour ; Il n’y a plus qu’à espérer qu’ils soient suffisamment occupés pour ne pas apercevoir ma silhouette. J’accélère pour diminuer les risques d’être repérer et à ce moment j’entends des pas derrière moi. Je n’ai pas le temps de me retourner ; je ressens une violente douleur à la tempe……….. et puis plus rien.

lundi 14 janvier 2008

Deux mois à moi






DEUX MOIS A MOI

Trente ans ; trente ans que je n’étais pas venu dans cette ville, ma ville. Elle a tellement changé que je ne la reconnais plus. Moi aussi j’ai dû changer, mais les humains ne changent pas de la même façon. Avec le temps les humains se rident, se ratatinent, se courbent vers le sol. Les villes au contraire se lissent, s’enflent, se redressent. La mienne a vampirisé toute la campagne alentours, avalé les hameaux, rattrapé les gros bourgs qui ne se distinguent plus à présent que par un panneau de signalisation. Même au port où il paraissait impossible de s’étendre, elle a bouffé la mer. Seul le centre historique avec ses maisons moyenâgeuses à encorbellement est resté inchangé. Je remonte le boulevard Jean Moulin en direction de la rue de la Marne à l’angle de laquelle se trouve le « Lulu’s bar. Lulu qui avait une poitrine aussi imposante que celle de Lolo Ferrari, à ce détail près que celle de Lulu n’était pas siliconée ; c’était du vrai. Je me demande comment elle a supporté toutes ces années. Lulu n’avait pas son pareil pour lever le pigeon, le faire roucouler et le plumer sans l’égratigner. Tout un art. Sacrée Lulu ! Si ça se trouve je ne la reconnaîtrais même pas. Elle non plus ne me reconnaîtra sans doute pas.

Au coin de la rue de la Marne il y a un nouveau carrefour. Ils ont rasé le « Lulu’s Bar » pour faciliter l’accès au boulevard Jean Moulin. C’est toujours comme ça, les maires jurent leurs grands dieux qu’ils font tout pour dissuader les gens de prendre leurs voitures pour se rendre en ville, mais ils leur en facilitent l’accès parce que, pour le budget communal, la voiture est un bon rendement. Entre le prix du stationnement et les P.V. les mairies s’y retrouvent. La politique c’est la faculté de promouvoir l’hypocrisie au niveau de l’art. Je ne saurai jamais si Lulu m’aurait reconnu. Me voilà désemparé. Avais-je vraiment besoin de revenir ?

-- Un mois, deux mois, mais certainement pas plus..

Le ciel est gris, les rues sont sales, les immeubles sont laids. Je déambule sans but le long de rues que je ne reconnais pas. Cette ville qui m’a vu naître et qui a cajolé les plus belles années de ma vie, m’est devenue étrangère. La fatigue me prend, je m’assois sur un banc sous un abri-bus. Je me sens las et j’ai envie de vomir. Je monte dans le premier bus qui s’arrête sans connaître sa destination. Le bus est bondé ; je suis debout. A chaque arrêt des gens montent mais il me semble qu’il ne descend personne. Je suffoque. Sous l’aisselle coincée contre un poteau, je sens le colt qui m’enfonce les côtes. Le voyage est interminable. Je ne peux pas descendre, trop de gens agglutinés entre moi et la porte. Il faut attendre l’arrêt place de la mairie pour voir descendre la foule. Je trouve enfin une place assise. Le bus remonte vers le quartier Saint Marc et subitement me revient à l’esprit que la Toinette habitait dans le quartier ; rue Dixmude.

Cette fois l’immeuble est toujours là. Un immeuble de quatre étages construits dans les années cinquante et qui porte son âge. Quatrième droite. Sur la boite aux lettres ce n’est pas le nom de la Toinette. Mais elle a très bien pu se marier et changer de nom. Je gravis l’escalier car il n’y a pas d’ascenseur. Dès le second étage je me sens mal et je dois m’asseoir sur le pallier. Enfin j’arrive au quatrième tout tremblant sur mes jambes.

-- Un mois, deux mois, mais certainement pas plus

Derrière la porte la radio fonctionne à fond. Je sonne une première fois mais rien ne se passe. Alors j’insiste et le son de la radio baisse. J’entends une voix rauque grommeler :

-- Voilà ! voilà ! on arrive.

La porte s’entrouvre. Ce n’est pas la Toinette. Elle est beaucoup trop jeune. Elle est en robe de chambre. Une grande rousse au visage grenelé avec des grands yeux délavés. Elle a une cigarette au bec. La robe de chambre est barbouillée de taches, les cheveux sont gras, la mine est renfrognée. Elle n’apprécie pas d’avoir été dérangée.

-- Qu’est-ce vous voulez ?

Je lui explique. Mais elle n’est ici que depuis deux ans. Elle n’a jamais entendu parler de la Toinette. Elle s’en fout complètement et ne comprend pas qu’on puisse venir l’emmerder comme ça pour un oui ou pour un non. Je m’en retourne dans la rue. Plus de Lulu, pas de Toinette. Et les autres ? où sont ils passés ? morts ou vivants ? Est-ce que ça a encore une importance ? Le Colt est là, dans son étui, sous l’aisselle. Je tâte avec la main pour me rassurer.

Reste Célestine. Elle doit avoir un peu plus de quatre vingt ans si elle vit toujours. Elle saura peut être. Il y a un petit bar en face de l’immeuble de la rue Dixmude. Je commande un café. J’ai froid et je suis secoué de frissons. Le café ne parvient pas à me réchauffer. Je n’ai plus l’habitude de ce temps gris, de ces nuages bas. Un deuxième café ne me fait pas plus d’effet.

-- Un mois, deux mois, mais certainement pas plus

Je demande au patron de m’appeler un taxi. Il me facture l’appel deux Euros.

Le taxi me conduit rue d’Aboukir où logeait jadis Célestine. Un coup d’œil sur les boites aux lettres m’indique qu’elle habite toujours là. La chance va peut être enfin me sourire.

Elle est bien là Célestine. Mais je ne l’aurais jamais reconnue si je l’avais croisée dans la rue. La dernière fois que je l’ai vue, elle descendait la rue Jean Jaurès vêtue d’un manteau en peau de léopard. Elle était grande, svelte, et malgré son âge (cinquante ans) elle avait une épaisse toison de cheveux noirs frisés. Aujourd’hui j’ai devant moi un être frêle, tout courbé vers le sol, un visage émacié, la tête penchée parsemée de quelques rares cheveux blancs. Elle ne me reconnaît pas. Mon nom ne lui dit rien. Les autres noms que je lui mentionne non plus. Célestine ne se souvient plus de rien si se n’est de sa plus tendre enfance. Elle se rappelle les noms de toutes ses camarades de classe quand elle était en dixième comme on disait alors. Elle se souvient même du nom et du prénom de la maîtresse. Elle me récite les poèmes qu’on lui a appris sur les bancs de la Communale : « le bonheur est dans le pré, cours-y vite », « donne-lui tout de même à boire lui dit mon père ». Mais pour le reste, la mémoire a foutu le camp.

Une fois dehors je l’entend encore chanter de sa petite voix chevrotante :

« Il était un p’tit homme

Qui s’appelait Carabi guilleri !

Pas plus haut que trois pommes

Carabi, guilleri…………. »

Il ne me reste plus aucun espoir. J’aurais pu bien entendu me lancer à la recherche de Lulu, de Toinette et des autres. Mais cela aurait pris trop de temps.

-- Un mois, deux mois, mais certainement pas plus

C’était vraiment une idée stupide que d’être revenu ici. Je me dirige vers le port. La mer est grise et il y flottent toutes sortes de détritus qui se balancent au gré du clapot ; le ciel devient de plus en plus sombre. Je regrette le soleil tropical, les plages de sable blanc, la mangrove, les cases de pisé noyées sous le soleil.

J’ai froid, je suis épuisé. Qu’est-ce qui a bien pu me pousser à revenir ? Si je les avais retrouvé, aurais-je eu le courage de les tuer tous, les uns après les autres ? Et pourquoi ? Existe-t-il encore une raison d’agir ?

Tout cela en somme c’est la faute du Toubib.

-- La tumeur est trop avancée ; elle couvre entièrement le foie. On ne peut plus opérer. Je vais vous prescrire des médicaments pour tenir le coup.

Le choc. Terrible ! C’est d’une voix à peine audible que j’ai demandé :

-- Combien de temps ?

Il m’a répondu d’une voix sans âme, comme s’il s’adressait à ses étudiants et non à la personne qu’il venait de condamner :

-- Un mois, deux mois, mais certainement pas plus

C’est alors que j’ai décidé de revenir en France pour en finir avec le passé. Mais le temps m’est compté. Trop compté. Et puis quand il n’y a plus d’avenir, ou presque, existe-t-il encore un passé ?

Je me suis dirigé vers les docks, dans ce coin retiré, engoncé entre deux bâtiments, que l’on appelait autrefois « le coin des amoureux ». C’est là que les enfants de treize ou quatorze ans, venaient embrasser leurs premières fiancées. Les premières gouttes de pluie commencent à tomber. Pas de cette pluie tropicale chaude et sensuelle ; non ! Un crachin poisseux et froid comme le marbre des tombes dans les cimetières.

-- Deux mois ! Un mois ! Une heure ! Une minute ! Quelle importance !

J’ai appuyé le canon du Colt sur ma tempe et mon index a pressé la gâchette d’un coup sec, sans hésiter.

lundi 7 janvier 2008


sur l'air de la carmagnole:

la nicolette




Ah ! Ça ira ! Ça ira ! Ça ira !

Le p’tit Nicolas à la lanterne

Ah ! Ça ira ! Ça ira ! Ça ira !

Le P’tit Nicolas on le coulera



P’tit Nicolas a décidé

D’expatrier les immigrés (bis)

Dans nos avions français

Et par charters entiers

Refrain

Dansons la Nicolette à bas le son, à bas le son
Dansons la Nicolette à bas le son de Fillon



P’tit Nicolas sans nostalgie

A délogé les sans logis (bis)

Sur un quai de Paris

Dans le froid sous la pluie

Refrain

P’tit Nicolas à résolu

Que les retraites y en aurait plus (bis)

Mais son coup va échouer

Grâce à la CGT

Refrain

P’tit Nicola fait des cadeaux

Aux copains de la Parizot (bis)

C’est pourquoi Bolloré

Veut autant le choyer

Refrain

P’tit Nicolas pour le labeur

Veut supprimer les trente cinq heures (bis)

On va plus travailler

Mais on va moins gagner

Refrain