Chapitre I
Moi j’étais au courant de rien ; De presque rien. Ce que je savais je l’avais appris par les journaux :
« Mary PICKFORD, la fille du magnat de la presse anglaise a disparu lors d’une croisière en bateau avec son compagnon. Son père, veuf depuis dix ans et dont elle était la fille unique est sans nouvelle depuis trois semaines. Alertés, les services de gendarmerie ont entrepris, avec le concours des affaires maritimes, d’écumer la côte depuis Port Maria dans l’îlot de Malestroit où le couple a été aperçu pour la dernière fois jusqu’à l’Aber Wrach qui était leur destination suivante. Mais nous sommes toujours, au moment où nous imprimons le journal, sans nouvelle du voilier qui semble avoir disparu corps et bien. Le commandant de la brigade de recherche de la Gendarmerie de Brest nous a déclarés…….. »
Ce qui m’avait frappé c’est la dernière escale connue avant la disparition du couple : Port Maria ; un îlot à quelques encablures de la côte que je peux apercevoir à la jumelle depuis la terrasse de la villa.
La villa, je la squatte depuis début Mars. Après huit mois de chomdu j’en ai eu ma claque de galérer en ville avec pour seul horizon les murs gris de l’A.N.P.E. et des A.S.S.E.D.I.C., je voulais changer d’air et j’avais repéré cette villa bâtie au sommet d’une falaise face à la mer et située à l’écart du village et des autres habitations. Elle est ceinte d’une haute haie de troènes sur trois côtés, le quatrième faisant face à la mer que le jardin domine d’une centaine de mètres. Un escalier rudimentaire et pentu taillé à même la roche donne accès à la grève. Une fois entrée dans la propriété on se trouve à l’abri des regards indiscrets.
Je sors que très rarement pendant la journée, seulement lorsque cela s’avère nécessaire une fois la semaine pour me rendre au village voisin faire des courses et acheter le journal. Tôt le matin et le soir au soleil couchant je descends me promener sur la grève ; Le reste du temps je le passe à flemmarder allongé dans un transat sur la terrasse quand il fait beau, dans un fauteuil relax à l’intérieur quand il pleut ou quand il vente, ce qui est le cas depuis trois jours à l’approche des marées d’équinoxe. Je bouquine beaucoup ; il y a des tas de bouquins dans la turne. En fait je suis le roi du pétrole et j’ai fini par oublier les galères du chomdu. Ici je suis pénard, personne ne vient m’emmerder. Cette piaule doit appartenir à des bourges parigots qui viennent y passer les vacances d’été. Quand je suis arrivé ça sentait le renfermé et il y avait des housses sur tous les fauteuils. Je peux rester ici jusqu’en juillet, je suis certain que personne ne viendra avant les vacances.
Malgré la tempête je m’astreins à faire chaque matin et chaque soir ma promenade. En ce moment ça souffle fort ; A la radio ils ont annoncé un avis de coup de vent de force neuf ce qui donne des vents de plus de cent kilomètres heure. Ce matin j’ai été douché et mon ciré était encore trempé quand à vingt heures j’ai enfilé les bottes que j’ai trouvées dans la remise ; Elles sont un peu trop grandes pour moi mais elles montent haut et me protègent bien de la pluie. le ciel était bas, les nuages passaient à une vitesse affolante et il faisait déjà presque nuit
Le vent soufflait par rafales et poussait sur la plage des rouleaux écumants qui venaient s’écraser dans un bruit retentissant. Le sable était couvert de goémon arraché aux grands fonds par la tempête et d’un tas de détritus que l’Océan a déposé un peu partout sans se soucier des conséquences.
J’avançais courbé en deux, luttant contre le vent et les embruns ont tout de suite brouillé mes lunettes ; je n’y voyais presque plus dans cette demi-obscurité.
Au large je devinais plus que je ne les apercevais les éclats rouges du phare de Malestroit qui signale les hauts fonds entre l’îlot et la côte. Avec ce temps de chien il n’y avait personne sur la grève et malgré le froid je continuais de marcher dans un sable mouillé qui collait aux bottes et rendait la progression pénible. J’avais parcouru environ les deux tiers de la plage quand je l’aperçu à quelques pas devant moi. Je n’avais rien distingué auparavant car avec cette pluie et ce vent je marchais la plupart du temps la tête baissée. Il n’est pas rare que s’échouent par ici des billes de bois ou des cétacés blessés dans les filets des pélagiques. Je m’approchais mais ne distinguais rien de précis car le varech avait tout recouvert et ce n’est qu’après avoir retiré une partie du goémon que je pus apercevoir le visage. Ca n ‘était pas beau à voir : c’était bouffi, couleur lie de vin et les orbites vides et purulents me fixaient comme deux portes béantes ouvertes sur l’enfer. L’effroi me cloua sur place, je ne savais plus si c’était de peur ou de froid que je tremblais et puis c’est venu d’un coup, ça remontait du fond des tripes. J’ai vomi un bon paquet de bile sur le sable. Je savais que je ne pouvais pas rester indéfiniment à contempler le cadavre mais mes jambes flageolaient et je suis resté scotché là comme un con. Je n’avais aucune notion du temps qui passait et je ne sais pas combien de temps je suis resté ainsi auprès du corps. Quand j’ai enfin réalisé ce qui se passait j’ai poussé un grand cri et je suis parti en courant vers la villa. J’ai gravi quatre à quatre l’escalier de roche et suis arrivé essoufflé sur la terrasse. Après avoir essuyé mes lunettes j’ai jeté un coup d’œil en direction du cadavre. Il y avait une silhouette là bas auprès du corps. Mais était-ce une silhouette ? Il faisait sombre et le soir tombant rendait les formes incertaines ; Mon imagination faisait le reste. Peut être n’était-ce qu’un gros goéland ou simplement un effet de mon imagination exacerbée par la découverte que je venais de faire.
Voilà où j’en suis. Je n’ai pas pu dîner ce soir ; je ne peux pas lire non plus, je suis trop énervé. Je ne peux pas m’empêcher d’aller sur la terrasse bien que la nuit soit tombée et que l’on ne distingue plus rien hors mis les éclats du phare de Malestroit. Y avait-il vraiment quelqu’un sur la plage près du cadavre ? Ai-je rêvé ? Je ne sais plus ! Ce qui est certain en tout cas c’est que je ne vais plus pouvoir rester ici. Dès que le corps aura été découvert la poulaille va grouiller partout comme à Houdan un jour de foire. Je ne vais même pas pouvoir attendre demain avant de déguerpir. La villa est la seule dans le secteur et domine la plage ; c’est le premier endroit où vont venir les flics. Je n’ai plus qu’à faire mes bagages et à me tirer d’ici au plus vite. Merde ! Quelle poisse !
J’ai pris un torchon dans la cuisine et j’ai commencé à effacer mes empreintes. Au bout d’une demi-heure je me suis rendu compte de l’inanité de mon geste. Des empreintes j’en ai laissé partout et c’est complètement irréaliste de vouloir les faire toutes disparaître. J’y arriverai jamais, de plus je n’ai encore jamais eu de démêlé avec la justice, donc les poulets ne possèdent pas mes empreintes et ne pourront par conséquent pas faire de rapprochement. J’ai laissé tomber le torchon, j’ai bouclé mon paquetage dans mon sac à dos et je suis sorti.
La pluie a cessé et les nuages, moins denses et chassés par le vent, laissent apparaître par instant un clair de lune qui illumine la campagne. Je suis parti à l’opposé du village, je ne veux pas prendre le risque d’être repéré. Par ce chemin il va me falloir plusieurs heures avant d’atteindre une gare, mais c’est la solution la plus sûre.
Ca fait plus d’une heure que je marche sans avoir vue âme qui vive. Je ne cesse de penser au cadavre : depuis quand est-il sur la plage ? Il a fait si mauvais ces temps ci que je ne suis pas allé au bout de la grève depuis trois jours. Vu l’état dans lequel il se trouve le corps est peut-être là depuis un bout de temps déjà et personne ne l’a repéré. Par le temps qu’il fait y a pas bésef de monde à arpenter la grève; De plus le goémon recouvrait le corps, il a très bien pu passer inaperçu. J’ai peut être eut tort de foutre le camp si vite en pleine nuit. D’un autre côté si quelqu’un le découvre demain il vaut mieux que je sois loin : Comment expliquer ma présence à la villa ?
J’en suis là de mes réflexion lorsque j’entends le ronronnement d’un moteur assez loin derrière moi. Au bruit je comprends que la voiture roule au ralenti. Ce n’est pas le moment de me faire repérer ; j’attends un peu et je me planque dans le fossé dès que j’aperçois la lueur des phares. Une grosse berline de couleur sombre passe à faible allure. Je la laisse s’éloigner avant de reprendre mon chemin. Le bruit du moteur s’estompe dans la nuit et le calme revient. Je continue de marcher en réfléchissant à la situation. J’ai encore un bon bout de chemin avant d’atteindre le chef lieu de canton où se trouve la gare, en espérant que je ne me paume pas sur ces routes de campagne. Quelque part j’entends l’ululement d’une chouette et la lune au même moment me fait un petit clin d’œil entre deux nuages. Je marche encore environ une heure. La pluie a totalement cessé et le vent est tombé. Au ciel les étoiles brillent et la lune éclabousse la campagne. Soudain j’aperçois, dissimulée dans un sous-bois, la masse sombre d’une voiture. Il me semble qu’il s’agit de la voiture qui est passée tout à l’heure. Peut être des amoureux en train de faire leur affaire. C’est sans doute pour cela qu’ils roulaient doucement : ils cherchaient un coin pénard pour garer leur caisse. Il est trop tard pour faire demi tour ; Il n’y a plus qu’à espérer qu’ils soient suffisamment occupés pour ne pas apercevoir ma silhouette. J’accélère pour diminuer les risques d’être repérer et à ce moment j’entends des pas derrière moi. Je n’ai pas le temps de me retourner ; je ressens une violente douleur à la tempe……….. et puis plus rien.


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