
« Avis de tempête prévu pour cette nuit sur Sud Irlande, Ouest Bretagne et Nord Gascogne. Vents de force dix pouvant atteindre onze beaufort dans les rafales. Mer forte ….. »
Fernand tourne le bouton de la radio. En cette saison les coups de vents n’ont rien d’exceptionnel, mais cette succession de dépressions finit par atteindre le moral.
Une pluie mêlée d’embruns vient s’écraser sur les vitres des fenêtres laissant des traînées grasses sur les carreaux. Il est à peine dix huit heure et il fait déjà nuit.
A vingt heure le vent qui a forci atteint les 90 kilomètres heure. Les restes du repas traînent sur la table de la cuisine et dans l’évier attend une vaisselle de huit jours.
Les dockers arrivent par flux au bureau d’embauche près du port de pêche, en majorité des femmes. La grosse Angèle est déjà là quand Fernand arrive.
Þ « Sale temps ! »
Þ « M’ouais »
Þ « Y aura pas d’boulot pour tout le monde ce soir. La Marie Joseph a eu une avarie de moteur et la tempête la retarde ; elle arrivera dans la nuit. Y a que deux bateaux à décharger »
Deux bateaux cela signifie une trentaine de dockers seulement. Les autres vont devoir rentrer chez eux après s’être inscrits pour bénéficier du fonds de soutien.
Fernand qui a tiré le bon numéro enfile bottes, cirés, gants et bonnet de laine avant de se rendre à son poste sous la criée. Les lampes à arc éclairent d’une lumière aveuglante les quais et les deux chalutiers qui attendent d’être vider. A minuit pile le travail commence. La grosse Angèle travaille à côté de Fernand. C’est une forte femme à tout point de vue. Longtemps elle fut soutier en fond de cale à soulever des caisses de 80 kilos sans effort. Puis un jour elle glissa, un accident stupide comme tout les accidents. Depuis on l’a mise au tri ; ça rapporte moins mais s’était moins crevant.
Le poisson arrive par tas que l’on trie en le jetant dans différentes caisses éparpillées sous la criée à l’aide d’un croc pointu : ici les lieux jaunes, là les cabillauds, plus loin les baudroies à la gueule énorme, à droite les soles, à gauche les carrelets. Le poisson vole littéralement avant de retomber dans la caisse idoine. Les dockers manquent rarement la caisse, question d’habitude. C’est un travail mécanique et répétitif qui ne demande aucune concentration et permet de penser à autre chose. Habituellement les femmes s’interpellent durant le travail, mais ce soir le vent fait un tel vacarme en secouant les rideaux métalliques des magasins de marée qu’aucune conversation n’est envisageable. Tous travaillent en silence. Les mouettes, chassées par la tempête se sont réfugiées dans les grottes au Cabellou ou le long du chemin de la sardine et on ne les voient pas, comme à l’accoutumé, tourbillonner en criant autour des caisses que les grues halent du ventre des bateaux.
Les écailles pénètrent partout sous le ciré, dans les bottes, dans les cheveux malgré le bonnet de laine et l’odeur du poisson colle au corps comme une seconde peau.
-- « Prends ta douche avant de m’embrasser, tu sens le poisson ! «
Tout en balançant son poisson Fernand se souvient des meilleurs moments qu’ils ont vécu ensemble. Ca fait déjà un an et demi et c’est comme si leur première rencontre avait eu lieu hier.
Une parisienne comme tant d’autre venue passer trois semaines de vacances au Cabellou et qui n’est jamais repartie. Ils se sont rencontrés aux Korrigans, une boite sur les quais face à la ville close. Il lui a payé un verre, ils ont dansé ensemble et se sont donné rendez vous pour le lendemain. Elle n’est pas à proprement parlé une belle femme, mais elle a du charme avec ses taches de rousseurs, son petit nez retroussé et une abondante chevelure rousse toute frisée ; et puis !…. elle a un nom de bille, de ces billes que l’on admirait, môme, dans les cours de récréation : Agathe qu’elle s’appelle et ce prénom fait flipper Fernand.
Au bout des trois semaines, au lieu de regagner la Capitale elle s’ installe chez lui. L’arrière saison est particulièrement magnifique et Agathe s’étonne de tout. Le soir, à la nuit tombée, elle se tient devant la fenêtre du salon de l’appartement au dernier étage de la H.L.M. de Kérandon et regarde scintiller au loin les feux qui signalent aux marins les dangers de la côte.
-- « C’est quoi déjà ce phare à droite ? »
-- « C’est le feu des Moutons, tu vois il a de longs faisceaux lumineux, alors que l’autre phare à gauche est un phare à éclats ; c’est le phare de Penfret une île de l’archipel de Glénan. »
Ils ont visité toute la côte ; Penmarc’h, les tas de pois, la pointe Saint Mathieu, La Torche, le port du Guilvinec. Fernand est au Paradis. Elle ne se plaint jamais, tout est toujours parfait.
-- « ais ……ion ! »
C’est la grosse Angèle, mais on n’entend rien à cause du vent. Elle tend la main et Fernand aperçoit la roussette qui a manqué sa caisse.
-- « Merde !»
Fernand ne se souvient plus exactement à quel moment Agathe a commencé à changer. Sans doute dans les mois noirs qui ont suivi l’arrière saison. Agathe ne s’amuse plus, elle devient moins attentive à ce qui l’entoure, moins attentionnée aussi
-- « Prends ta douche avant de m’embrasser, tu sens le poisson »
Oui, c’est ainsi que ça a dû commencer. Elle ne lui saute plus au cou quand il rentre du boulot. Elle passe ses journées couchée sur le canapé à zapper la télé. Le soir elle n’attend plus le retour de son homme avant de se mettre au lit. Une nuit il l’a réveillée par mégarde en se mettant au lit.
-- « Tu pues le poisson »
Elle se retourne; elle sent l’alcool.
Elle sort à présent; dès que Fernand se rend au bureau d’embauche elle s’en va. Elle traîne les bars jusqu’à la fermeture. Quand il rentre du boulot la chambre empeste l’alcool et le tabac. Agate ronfle recroquevillé dans le coin du lit.
Un matin à cinq heure en rentrant il trouve l’appartement vide ; Agathe n’est pas rentrée et Fernand s’inquiète, il fait le tour de Concarneau, tous les bars, sans résultat. Il tourne en rond dans l’appartement incapable de se concentrer sur quoi que se soit. Elle rentre le soir les yeux bouffis, les traits tirés. Fernand veut la serrer dans ses bras ; elle le repousse sèchement :
-- « dégage ! tu pues le poiscaille »
Elle est ivre et regagne la chambre en titubant. Elle va cuver toute la nuit.
Au fil des jours Agathe découche de plus en plus souvent ; les bars ferment trop tôt elle a encore soif. Un peu par hasard, ou peut être sur les conseils d’un compagnon de beuverie, elle découvre l’Eléphant Blanc. Cet établissement situé dans une petite rue perpendiculaire au quai qui borde l’arrière de la criée n’est pas à proprement parler une discothèque, mais plutôt un bar d’habitués qui possède une piste de danse de deux mètres carrés environ ce qui lui donne le statut préfectoral de discothèque et donc l’autorisation de fermeture à quatre heures du matin.
Le patron, un petit bonhomme trapu et costaud qui n’hésite pas à vider les bagarreurs, possède une charcuterie industrielle et dans sa boite de nuit, derrière le bar, accrochés au plafond, pendent andouilles, saucissons, cervelas et un jambon de Bayonne. Le samedi soir, un peu avant la fermeture, il tire un billet au sort parmi les souche de billets d’entrée qu’il a déposées dans un chapeau haut de forme, et l’heureux gagnant repart avec un saucisson, une andouille ou, les jours de fêtes carillonnées, un jambon.
Agathe s’est immédiatement acclimatée à l’ambiance qui règne à l’éléphant blanc où se retrouvent jusqu’au petit matin une bande de poivrotes et de poivrots incurables qui passent leurs nuits à refaire le monde sans s’être jamais aperçu que le monde les avait refait depuis longtemps.
Elle rentre maintenant à peu près à la même heure que Fernand, de plus en plus saoule, de plus en plus sale, et Fernand qui l’aime encore se désespère en silence.
-- « Salut Poiscaille, j’vais m’coucher »
Se sont les seuls mots qu’elle lui adresse et s’est toujours pour lui le même déchirement. Il en perd le sommeil.
Les beaux jours sont revenus, les touristes aussi. Agathe déserte l’éléphant blancs pour s’éparpiller dans les différentes boites de nuits de la ville ; elle reste parfois plusieurs jours sans rentrer à l’appartement. Début novembre elle disparaît complètement. Fernand demeure sans nouvelle, jusqu’à ce jour du 21 décembre où il apprend qu’elle passe toutes ses nuits à l’éléphants blanc. Décembre et son cortège de fêtes est un cauchemar. Fernand est persuadé qu’il ne pourra pas passer Noël sans elle, aussi est il bien décidé à aller la chercher ce soir après le boulot.
Trois heures et demi, les chalutiers sont vides et les dockers, muni de leur godaille, rentre chez eux. Fernand se change à l’arrière de sa voiture ; le caban a remplacé le ciré, il a ôté son bonnet de laine, mais il a gardé ses bottes. Le vent fait un vacarme assourdissant et secoue les réverbères dont les lumières s’affolent le long du quai derrière la criée.
Il marche à grandes enjambées, les mains enfoncées dans les poches rêches du caban, le col relevé. Dans sa main droite il sent le manche strié su cran d’arrêt qu’il avait acheté jadis lors d’une campagne de pêche au Sénégal après une rixe dans un bar où il avait failli y laisser sa peau. Depuis il prend toujours son couteau quand il sort la nuit, même pour se rendre à son travail.
Le long du quai le semi à Dédé attend d’être conduit à Rungis. Il aurait dû y être depuis plus de deux heures. Cette marée n’arrivera jamais et dans la capitale il y a un mandataire en colère qui ne va pas tarder à le faire savoir au mareyeur concarnois qui lui a vendu la marchandise.
Fernand se colle contre le mur à l’angle du quai Malakoff et de la rue Duquesne, une petite rue étroite et toute droite où brille l’enseigne de l’éléphant blanc. Au loin un volet claque et la pluie crépite sur le toit de tôle d’un hangar à bateaux. L’attente est longue dans le vent et sous la pluie et quand enfin la porte s’ouvre Fernand est complètement transis de froid. C’est Dédé qui sort le premier en tirant des bords de cap-hornier. Il se dirige vers son camion et passe devant Fernand sans le voir. Il est raide comme un hareng ; il ouvre difficilement la porte de la cabine et va s’affaler sur sa couchette pour cuver jusqu’à midi.
A présent c’est un couple qui sort, suivit de Marco, le patron, qui tire le rideau, ferme l’établissement et se dirige vers sa Mercedes garée un peu plus loin pour ne pas risquée d’être abîmée en cas de bagarre.
Le couple cherche un équilibre précaire en tentant de s’appuyer l’un sur l’autre. Fernand a tout de suite reconnu Agathe, mais le grand type costaud qui l’accompagne il ne parvient pas à le reconnaître. Le couple hésite sur la direction à prendre et opte finalement de partir du côté opposé de l’endroit où se trouve Fernand. Agathe s’accroche au bras du grand type. Ils s’arrêtent sous un réverbère et Fernand qui s’est approché reconnaît le Toine, un matelot de l’Hippocampe. On ne perçoit aucune bride de leur conversation avec ce vent qui souffle sans discontinuer, mais aux gestes qu’il font Fernand comprend qu’il y a dispute.
Le Toine semble avoir récupéré un peu, il ne tangue plus autant, mais Agathe a bien du mal à tenir debout ; elle chancelle et vacille entre l’homme et le mur. Elle s’agrippe aux pans de son manteau, mais le Toine la repousse violemment et lève le bras pour la frapper. Elle se protège de ses bras en s’accroupissant. Fernand se dit qu’elle a l’habitude d’être battue. En fait il ne l’a jamais interrogée sur sa vie passée ; que faisait elle à Paris ? quel était son job ? Fernand qui était trop amoureux vivait le temps présent.
Le matelot s’éloigne laissant Agathe titubant sur le trottoir. Il faut y aller à présent, il faut avoir le courage d’aller à sa rencontre. Fernand appréhende, il ressent un poids sur le ventre comme quand il a une gastrite. Il marche difficilement, ses jambes tremblent. Arrivé près d’elle s’est à peine s’il la reconnaît. De loin la silhouette fait encore de l’effet, mais elle n’a plus d’allure avec ses cheveux filasses détrempés par la pluie, sa figure bouffie et ses yeux rouge de lapin albinos. Elle est complètement défraîchie, vieillie de dix ans en quelques mois. Fernand ne sait comment l’aborder. Elle ne le reconnaît pas immédiatement, l’esprit noyé dans les vapeurs de l’alcool. Quand enfin elle prend conscience de qui il est, elle balbutie :
-- « Tiens ! Poiscaille ! qu’est ce tu fous là ? »
-- « Je viens te chercher, Agathe »
Elle doit s’appuyer contre le mur pour ne pas tomber. Elle fait une grimace de dégoût et hausse les épaules. Malgré le vent et la pluie son manteau est grand ouvert. Elle n’a pas dû pouvoir enfiler les boutons. Tel qu’elle est, elle n’inspire plus que de la pitié, mais Fernand l’aime toujours.
-- « Viens, rentrons chez nous »
-- «Chez nous ? tu rigoles Poiscaille ! chez nous ? c’est où chez nous ? Dans ton appart de merde qui pue le poisson des caves au grenier ?
-- «Viens, je t’en supplie »
-- « Ne m’touches pas Poiscaille, tu pues, t’as des écailles partout on dirait un triton. Vas-t-en, fous l’camp …merde ! tu fais chier »
Sans qu’il sache comment cela s’est produit, Fernand s’aperçoit qu’il tient son couteau à la main, la lame sortie. Agathe aussi s’en est aperçu.
-- « C’est quoi cette connerie ? Tu fais quoi là ? T’impressionne pas Poiscaille t’es tout juste bon à harponner les poissons crevés sous la criée »
Fernand la coince contre le mur et appuis la pointe du couteau sur sa poitrine.
-- « Tu pues »
Lance-t-elle avant de lui cracher au visage. Fernand pèse sur la lame qui s’enfonce à travers le pull et le corsage et pénètre dans la chair. Agathe ouvre de grands yeux étonnés et semble vouloir dire quelque chose. Il y a une résistance.
-- « Agathe je t’aime »
Il hurle ses mots dans la tempête avant de pousser d’un coup sec le couteau qui s’enfonce dans le corps d’Agathe jusqu’à la garde. Le corps se raidit l’espace de quelques secondes puis s’amollit et s’affale comme un ballot de linge le long du mur.
Agathe est assise sur le trottoir, les jambes écartées, le dos contre le mur. La tête est appuyée sur la poitrine et, de la bouche ouverte, dégouline un filet de sang qui glisse sur le col de son manteau.
Fernand regagne la criée. Le vent qui a encore forci l’oblige à se courber pour pouvoir avancer. En passant sur le quai il aperçoit des feux là bas, dans le chenal, entre la Ville Close et le Passage Lanriec. C’est la Marie Joseph qui entre au port. L’équipage ne doit pas être mécontent de pouvoir enfin se mettre à l’abri.
Au loin une sirène de brûme se met à hurler, Fernand remonte le col de son caban. Maintenant Agathe ne soufre plus, il n’y a donc plus aucune raison pour qu’elle le fasse souffrir. Il va pouvoir dormir tout son saoul.
fin