lundi 14 janvier 2008

Deux mois à moi






DEUX MOIS A MOI

Trente ans ; trente ans que je n’étais pas venu dans cette ville, ma ville. Elle a tellement changé que je ne la reconnais plus. Moi aussi j’ai dû changer, mais les humains ne changent pas de la même façon. Avec le temps les humains se rident, se ratatinent, se courbent vers le sol. Les villes au contraire se lissent, s’enflent, se redressent. La mienne a vampirisé toute la campagne alentours, avalé les hameaux, rattrapé les gros bourgs qui ne se distinguent plus à présent que par un panneau de signalisation. Même au port où il paraissait impossible de s’étendre, elle a bouffé la mer. Seul le centre historique avec ses maisons moyenâgeuses à encorbellement est resté inchangé. Je remonte le boulevard Jean Moulin en direction de la rue de la Marne à l’angle de laquelle se trouve le « Lulu’s bar. Lulu qui avait une poitrine aussi imposante que celle de Lolo Ferrari, à ce détail près que celle de Lulu n’était pas siliconée ; c’était du vrai. Je me demande comment elle a supporté toutes ces années. Lulu n’avait pas son pareil pour lever le pigeon, le faire roucouler et le plumer sans l’égratigner. Tout un art. Sacrée Lulu ! Si ça se trouve je ne la reconnaîtrais même pas. Elle non plus ne me reconnaîtra sans doute pas.

Au coin de la rue de la Marne il y a un nouveau carrefour. Ils ont rasé le « Lulu’s Bar » pour faciliter l’accès au boulevard Jean Moulin. C’est toujours comme ça, les maires jurent leurs grands dieux qu’ils font tout pour dissuader les gens de prendre leurs voitures pour se rendre en ville, mais ils leur en facilitent l’accès parce que, pour le budget communal, la voiture est un bon rendement. Entre le prix du stationnement et les P.V. les mairies s’y retrouvent. La politique c’est la faculté de promouvoir l’hypocrisie au niveau de l’art. Je ne saurai jamais si Lulu m’aurait reconnu. Me voilà désemparé. Avais-je vraiment besoin de revenir ?

-- Un mois, deux mois, mais certainement pas plus..

Le ciel est gris, les rues sont sales, les immeubles sont laids. Je déambule sans but le long de rues que je ne reconnais pas. Cette ville qui m’a vu naître et qui a cajolé les plus belles années de ma vie, m’est devenue étrangère. La fatigue me prend, je m’assois sur un banc sous un abri-bus. Je me sens las et j’ai envie de vomir. Je monte dans le premier bus qui s’arrête sans connaître sa destination. Le bus est bondé ; je suis debout. A chaque arrêt des gens montent mais il me semble qu’il ne descend personne. Je suffoque. Sous l’aisselle coincée contre un poteau, je sens le colt qui m’enfonce les côtes. Le voyage est interminable. Je ne peux pas descendre, trop de gens agglutinés entre moi et la porte. Il faut attendre l’arrêt place de la mairie pour voir descendre la foule. Je trouve enfin une place assise. Le bus remonte vers le quartier Saint Marc et subitement me revient à l’esprit que la Toinette habitait dans le quartier ; rue Dixmude.

Cette fois l’immeuble est toujours là. Un immeuble de quatre étages construits dans les années cinquante et qui porte son âge. Quatrième droite. Sur la boite aux lettres ce n’est pas le nom de la Toinette. Mais elle a très bien pu se marier et changer de nom. Je gravis l’escalier car il n’y a pas d’ascenseur. Dès le second étage je me sens mal et je dois m’asseoir sur le pallier. Enfin j’arrive au quatrième tout tremblant sur mes jambes.

-- Un mois, deux mois, mais certainement pas plus

Derrière la porte la radio fonctionne à fond. Je sonne une première fois mais rien ne se passe. Alors j’insiste et le son de la radio baisse. J’entends une voix rauque grommeler :

-- Voilà ! voilà ! on arrive.

La porte s’entrouvre. Ce n’est pas la Toinette. Elle est beaucoup trop jeune. Elle est en robe de chambre. Une grande rousse au visage grenelé avec des grands yeux délavés. Elle a une cigarette au bec. La robe de chambre est barbouillée de taches, les cheveux sont gras, la mine est renfrognée. Elle n’apprécie pas d’avoir été dérangée.

-- Qu’est-ce vous voulez ?

Je lui explique. Mais elle n’est ici que depuis deux ans. Elle n’a jamais entendu parler de la Toinette. Elle s’en fout complètement et ne comprend pas qu’on puisse venir l’emmerder comme ça pour un oui ou pour un non. Je m’en retourne dans la rue. Plus de Lulu, pas de Toinette. Et les autres ? où sont ils passés ? morts ou vivants ? Est-ce que ça a encore une importance ? Le Colt est là, dans son étui, sous l’aisselle. Je tâte avec la main pour me rassurer.

Reste Célestine. Elle doit avoir un peu plus de quatre vingt ans si elle vit toujours. Elle saura peut être. Il y a un petit bar en face de l’immeuble de la rue Dixmude. Je commande un café. J’ai froid et je suis secoué de frissons. Le café ne parvient pas à me réchauffer. Je n’ai plus l’habitude de ce temps gris, de ces nuages bas. Un deuxième café ne me fait pas plus d’effet.

-- Un mois, deux mois, mais certainement pas plus

Je demande au patron de m’appeler un taxi. Il me facture l’appel deux Euros.

Le taxi me conduit rue d’Aboukir où logeait jadis Célestine. Un coup d’œil sur les boites aux lettres m’indique qu’elle habite toujours là. La chance va peut être enfin me sourire.

Elle est bien là Célestine. Mais je ne l’aurais jamais reconnue si je l’avais croisée dans la rue. La dernière fois que je l’ai vue, elle descendait la rue Jean Jaurès vêtue d’un manteau en peau de léopard. Elle était grande, svelte, et malgré son âge (cinquante ans) elle avait une épaisse toison de cheveux noirs frisés. Aujourd’hui j’ai devant moi un être frêle, tout courbé vers le sol, un visage émacié, la tête penchée parsemée de quelques rares cheveux blancs. Elle ne me reconnaît pas. Mon nom ne lui dit rien. Les autres noms que je lui mentionne non plus. Célestine ne se souvient plus de rien si se n’est de sa plus tendre enfance. Elle se rappelle les noms de toutes ses camarades de classe quand elle était en dixième comme on disait alors. Elle se souvient même du nom et du prénom de la maîtresse. Elle me récite les poèmes qu’on lui a appris sur les bancs de la Communale : « le bonheur est dans le pré, cours-y vite », « donne-lui tout de même à boire lui dit mon père ». Mais pour le reste, la mémoire a foutu le camp.

Une fois dehors je l’entend encore chanter de sa petite voix chevrotante :

« Il était un p’tit homme

Qui s’appelait Carabi guilleri !

Pas plus haut que trois pommes

Carabi, guilleri…………. »

Il ne me reste plus aucun espoir. J’aurais pu bien entendu me lancer à la recherche de Lulu, de Toinette et des autres. Mais cela aurait pris trop de temps.

-- Un mois, deux mois, mais certainement pas plus

C’était vraiment une idée stupide que d’être revenu ici. Je me dirige vers le port. La mer est grise et il y flottent toutes sortes de détritus qui se balancent au gré du clapot ; le ciel devient de plus en plus sombre. Je regrette le soleil tropical, les plages de sable blanc, la mangrove, les cases de pisé noyées sous le soleil.

J’ai froid, je suis épuisé. Qu’est-ce qui a bien pu me pousser à revenir ? Si je les avais retrouvé, aurais-je eu le courage de les tuer tous, les uns après les autres ? Et pourquoi ? Existe-t-il encore une raison d’agir ?

Tout cela en somme c’est la faute du Toubib.

-- La tumeur est trop avancée ; elle couvre entièrement le foie. On ne peut plus opérer. Je vais vous prescrire des médicaments pour tenir le coup.

Le choc. Terrible ! C’est d’une voix à peine audible que j’ai demandé :

-- Combien de temps ?

Il m’a répondu d’une voix sans âme, comme s’il s’adressait à ses étudiants et non à la personne qu’il venait de condamner :

-- Un mois, deux mois, mais certainement pas plus

C’est alors que j’ai décidé de revenir en France pour en finir avec le passé. Mais le temps m’est compté. Trop compté. Et puis quand il n’y a plus d’avenir, ou presque, existe-t-il encore un passé ?

Je me suis dirigé vers les docks, dans ce coin retiré, engoncé entre deux bâtiments, que l’on appelait autrefois « le coin des amoureux ». C’est là que les enfants de treize ou quatorze ans, venaient embrasser leurs premières fiancées. Les premières gouttes de pluie commencent à tomber. Pas de cette pluie tropicale chaude et sensuelle ; non ! Un crachin poisseux et froid comme le marbre des tombes dans les cimetières.

-- Deux mois ! Un mois ! Une heure ! Une minute ! Quelle importance !

J’ai appuyé le canon du Colt sur ma tempe et mon index a pressé la gâchette d’un coup sec, sans hésiter.

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